Le silence acoustique, une idée qui fait du bruit

Qu’ est-ce que le silence ? Comment le mesure-t-on ? Existe-t-il un silence absolu ? Autant de questions qui ont préoccupé philosophes, scientifiques et artistes depuis que les humains entendent. Et que les musiciens ont peut-être interrogé avec le plus de perspicacité. Parce que tout ceci n’est finalement affaire que de perception et d’interprétation, en toute subjectivité…

« Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui, » écrivait poétiquement Sacha Guitry en 1947*. Est-ce cette idée que le compositeur John Cage avait en tête lorsqu’il conçut sa célèbre pièce pour piano intitulée 4’33’’, qu’on peut aussi écrire « quatre minutes trente-trois secondes de silence » ? Le silence en musique est un paradoxe, puisqu’il consiste pour un instrumentiste à ne pas émettre de son, mais qu’il possède une notation : la pause, la demi-pause, le soupir et le demi-soupir, etc. correspondant à la ronde, la blanche, la noire et la croche pour les notes.

Enregistrer le silence


Or l’œuvre de John Cage est tout sauf silencieuse, bien que les seules annotations de la partition soient le nom des trois parties (I, II et III), leur durée (33″, 2’40 » et 1’20 ») et l’indication TACET, qui signifie « il se tait » en latin. Créée en 1952 au Maverick Concert Hall de Woodstock par le pianiste David Tudor, elle a d’ailleurs fait l’objet de plusieurs enregistrements ! En effet, l’intention de John Cage était de donner à entendre à l’auditoire tous les bruits imprévisibles et involontaires qui constituent l’environnement sonore au moment, dans le lieu et pour la durée où l’œuvre est exécutée : frottements d’étoffes, craquements du mobilier, bruits corporels, chuchotements, soufflerie de l’aération, et même le son étouffé de la circulation à l’extérieur de la salle de concert.

C’est l’intuition de l’impossibilité d’un silence pur, absolu, qui est à l’origine de l’initiative du compositeur. Il en avait eu l’idée après sa visite de la chambre anéchoïque de l’université de Harvard, un espace conçu pour minimiser la réverbération des sons, utilisé pour mener des expériences scientifiques, la prise de mesures sonores ou le réglage de précision d’instruments audio. Or, là où il s’attendait à une absence totale de son, John Cage raconte : « J’entendis deux bruits, un aigu et un grave. Quand j’en ai discuté avec l’ingénieur responsable, il m’informa que le son aigu était celui de l’activité de mon système nerveux et que le grave était le sang qui circulait dans mon corps. » Une absence relative de son rend perceptible les sons intérieurs.

Le zéro et l’infini


Alors, impossible de faire silence ? Encore faudrait-il le définir. Nous avons bien une définition mesurable du son, mesurée en décibels (dB) selon une échelle logarithmique de la puissance sonore, de 0 dB, seuil d’audition humain moyen, à 140 dB et au-delà, bruit d’une fusée au décollage. Mais dans une chambre anéchoïque, les niveaux sonores peuvent descendre en dessous de 0 dB, ce qui signifie qu’ils sont en dessous du seuil d’audition humain : au-dessous donc de notre « silence ». Et nous savons aussi que nombre d’animaux ont une ouïe beaucoup plus fine que la nôtre.

Le son étant une vibration mécanique qui se propage à travers un milieu comme l’air, l’eau ou un solide, même dans des conditions considérées comme très silencieuses, des particules en mouvement peuvent toujours potentiellement transmettre des vibrations sonores. Seul le vide sidéral, cet espace entre les corps célestes où aucune matière, molécule ou atome ne peut transmettre les vibrations sonores, constitue un milieu dont le son tel que nous le percevons pourrait être absent.

Harmonie céleste


Et encore… L’espace est traversé de multiples autres formes d’ondes telles que les ondes électromagnétiques, qui incluent la lumière, les ondes radio, les rayons X, etc. qui ne nécessitent pas de milieu matériel pour se propager. Et dans certaines situations, les corps célestes tels que les étoiles ou les planètes produisent des vibrations ou des oscillations qui peuvent être détectées sous forme d’ondes sonores et converties en signaux électromagnétiques. Est-ce cela dont les anciens avaient l’intuition et qu’ils appelaient « la musique des sphères » ?